30 avril 2006

Honey

Y'a de ces albums qui vous rendent inerte, abasourdie, complètement retournée. Il vous noue la gorge, vous transperce, vous glace le sang, et le ventre bouillonne. Vous êtes incapable d'en décrocher sinon le manque vous cloue sur place, et vous tremblez. Vous êtes bloquée et vous vivez avec vos oreilles. Vous ressemblez à un poteau qu'on ne pourrait pas déterrer de son béton, le dos bien droit, vous ouvrez grand les écoutilles au cas où vous en perdiez une miette. Vous êtes littéralement figée dans le temps, incapable de faire autre chose, vous oubliez tout, manger, boire, fumer, parler. Le partager vous semble incongru et pourtant vous aimeriez que tout le monde ressente la même chose que vous en cet instant. Vous avez les yeux comme des ballons, vous en revenez pas qu'un truc pareil puisse exister et vous faire ça. Presque au bord de la nausée vous tentez de l'arrêter, mais fébrilement vous vous sentez le besoin de tendre le doigt vers le mot repeat. Quelque part ça vous rassure de pouvoir sentir un truc pareil en vous, vous n'êtes donc pas insensible, mais vous êtes rigide et égoïste.

Anabelle comprendra cet effet incroyable, puisqu'elle-même le vit avec un autre album. Et je me dis qu'il y a qu'elle qui peut comprendre la claque que je viens de me prendre, il n'y a qu'elle qui partage cette passion quasiment destructrice, et la douleur de devoir être arrachée à l'album en question, et le bonheur fragile de pouvoir le réécouter en boucle, seule, dans la pénombre pour que les yeux ne s'attardent sur rien, juste les oreilles fonctionnent. No more shall we part. La découverte tardive de Nick Cave & the Bad Seeds. Je serais prête à me détester de ne pas avoir cherché plutôt à entendre sa voix et sa musique. J'avais pourtant déjà essayé, mais comme Anabelle, on ne devait pas être en phase à cette époque, pas prête à entendre ça, le contexte nous privait d'y voir la beauté. Et maintenant on va tenter de rattraper le temps perdu, de ramer à l'envers, vent en pleine face, le visage rougie de honte et de culpabilité de s'être autant renfermée sur cette musique.

Tout d'abord, j'y vais à reculons, sachant que l'autre album je ne l'avais pas apprécié. Mais dès le premier morceau j'en fais tomber mon assiette de raviolis au basilic et à la tomate. La voix qui s'élève ressemble étonnament à celle de Bowie, et me replonge quelques années en arrière quand je l'avais découvert. L'effet est le même, les raviolis refroidissent et se rabrougrissent dans l'assiette, la fourchette se colle à leur peau blanche, direction poubelle instantanèment. J'essaye de fumer mais la clope se consume d'elle-même, j'essaye de boire mais le goulot du jus à la fambroise s'arrête sur mes lèvres, et je le rebouche, une nausée m'empêchant d'en avaler une gorgée. Alors il ne me reste qu'à m'allonger, mais voilà que je me tortille dans tous les sens, pas capable de trouver une position confortable et adéquate pour mieux entendre. Alors je m'asseois dans mon lit, en tailleur, les oreilles tendues, le dos courbé, la nuque cassée, les bras de chaque côté du corps, comme prête à me lever, mais je reste impassible, je ne bougerai plus. J'essaye de terminer un livre, mais je le reprends toutes les lignes, les mots s'enchaînent sans aucun sens pour moi. J'enrage d'être en cet état indescriptible. Puis je trouve aussi qu'il y a quelque chose de Patti Smith dans certaines chansons. Puis au fur et à mesure, je m'habitue à la voix, et elle ne ressemble plus à rien de connu, juste la voix de Nick Cave qui me devient familière. Jusqu'au soir je l'écoute, épuisée. Je me résous à me coucher, à éteindre, et étreindre mon oreiller au fond de mon lit contre mon mur. Et le silence m'arrache des grimaces.

Alors je repense à Elle qui aime bien ce chanteur, je commence à lui en parler, de l'état léthargique, fantomatique qu'il m'a procuré. Puis bizarrement, Justine m'appelle, je souris comme une idiote. On rit comme des bécasses, moi sous mon drap, elle en train d'enfiler sa chemise de nuit, légèrement bourrée, mais sa voix n'est pas tellement différente que d'habitude. Elle voulait juste me souhaiter une bonne nuit, alors j'écoute juste, j'ai rien à dire, je m'endormirai presque le portable vissé à l'oreille et c'est tout. Je te servirai de mur, ça sera plus confortable. Plus qu'un mois...

Attente de la famille qui vient me rendre visite. Ranger ma chambre un peu, passer l'aspiro, changer les draps, aérer pour que l'odeur collante de la clope s'évanouisse un peu, parfum mélangé à l'encens, mais ils n'y verront que du feu, et moi j'aurai le nez en alerte de toutes ces odeurs mal mélangées.

Thé refroidi car j'ai remis le CD magique. Merde, j'suis toute passionnée par cet album. Ca me fait du bien. Je ne me rappelle pas depuis quand ça m'était arrivé pour la dernière fois. Ca me rassure, j'suis encore capable d'éprouver ces sensations pour de la musique...

cave1

~ Oreille ~ The sorrowful wife ~ Nick Cave and the Bad Seeds

Posté par Shotgun à 10:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Honey

    j'ai lu ta note et tout ce que je me suis dit c'est "merde.je veux cet album" je l'ai cherché, pas encore trouvé mais je n'abandonne pas.xxx

    Posté par cecilia, 03 mai 2006 à 14:29 | | Répondre
  • Je l'ai acheté hier en grande librairie, mais méga cher... Si tu le trouves, tu me diras ce que t'en penses...

    Posté par Anna, 03 mai 2006 à 16:33 | | Répondre
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